Pierre Morvilliers

auteur

 

Extrait de À la poursuite du nirvana obstinément :
(Le dogue tibétain de Katmandou)

 

 

Elle, elle avait trouvé la voie ultime des paradis artificiels. Elle lui avait avoué qu’elle ne vivait que pour ces moments-là ; qu’il ne pouvait pas comprendre ; qu’il lui faudrait essayer pour savoir ce que ça peut être : le délicieux pincement de tous les nerfs du corps comme autant de cordes mises en vibration ; cette bouffée de chaleur qui soudain vous envahit ; les frémissements des doigts des mains et des pieds ; les picotements amoureux des muqueuses. Et puis soudain, ce lâcher prise. Le courage de s’abandonner ; l’acceptation de tout perdre pour laisser s’accomplir quelque chose en soi. L’envol, le grand voyage, le monde qui rapetisse en dessous et le cosmos qui s’ouvre à toi au-dessus ; puis le retour au monde réel dans toute sa magnificence. Non, si tu n’as pas essayé, tu ne peux pas savoir comme le monde peut être beau, tenta-t-elle de lui expliquer.

Ce qui éclairait pour lui ses disparitions épisodiques et sa quête frénétique dans les bas-fonds de Katmandou, la nuit, quand la ville était livrée aux chiens errants.

 

Sous ses yeux, dans la rue, l’ouragan de poils gris, noir et feu se déchaîne sur le portefaix : c’est un chien de grande taille – peut-être cinquante centimètres au garrot, difficile de juger... – à la crinière abondante, au pelage laineux gris de poussière ; puissant, la queue enroulée haut sur le dos. Il décharge sa rage régulièrement contre certains passants, et les pauvres moines en particulier, babines retroussées sur les crocs. Grognements d’avertissement. Cernant le pauvre hère d’un déluge d’aboiements féroces et de simulacres d’attaque ; virevoltant pour trouver un meilleur angle de pénétration, revenant à la charge là où l’homme ne l’attend pas, encombré qu’il est de sa charge ; le contournant pour l'assaillir aux mollets. Rageusement, jusqu’à ce que le quidam s’enfuie, en se protégeant de son barda.

Au grand dam de Raju, il a trouvé, comme chaque matin, refuge dans cette petite taverne. Loin du quartier de Thamel, de son agitation, de ses boutiques d’artisanat en tout genre, de ses dealers agressifs, de ses pensions pour routards du monde entier, et de ses salons de massage interlopes.

Ils se sont pourtant installés à deux pas de Darbar Square, dans une impasse donnant sur la mythique Freak street, apparemment passée de mode aujourd’hui. C’est là qu’il a trouvé au pied de son immeuble, ce bistrot improbable, en déshérence ; parfois hanté de petits groupes d’Occidentaux muets ; fantômes qui semblent avoir traversé le miroir depuis longtemps ; buvant et mangeant, sans vous voir, pour s’en aller comme ils sont venus.

 

Dans la tasse en fausse porcelaine, la petite cuiller tourne, tourne...»

 

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